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 Deux en un

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Derdour ahmed
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MessageSujet: Deux en un   Lun 23 Jan - 22:10



Deux en un.
Lui et elle se sont connus, sans s’être rencontrés auparavant, sans s’être regardés sans peut-être l’avoir même voulu. Sur la berge de l’oued, en aval, leurs noms se sont scellés l’un à l’autre, dans le seul registre du Cadi sous les sceaux des engagements envers Allah : légalité, fidélité et assistance.
Sur la même berge, du même oued, en amont cette fois-ci, leurs corps et leurs âmes se sont rencontrés, sans s’être connus, dans une timidité volontairement voulue. La rencontre fut annoncée, d’abord familialement de bouche à oreille puis bruyamment. Copieusement préparée, les deux familles tressaient fièrement leurs liens pour n’en faire qu’un seul et même panier dont les anses seraient leurs propres enfants.
Par un samedi, car généralement les samedis, ce genre de lien est fêté, par beau temps, généralement l’été. Ce jour de semaine qu’aucun jour n’égalait, était le plus bénéfique pour les plus démunis. Le samedi, ils n’avaient pas à s’inquiéter : gâteaux, plateaux de café, de thé, seffa, couscous avec ’’ zid ennachaf’’*. Invités, hélas sans cartes mais bien reçus au spectacle sans obstacles et aux plats sans restrictions quantitatives.
Le tapis certes limité à deux lutteurs quoique différent car parfumé, des pétales de roses le parsemaient, tout comme la chambre flamboyant neuve, passée au peigne fin par des visiteuses curieuses jusqu’à la moelle des os, l’était de henné et sentant l’encens. Tous les voisins savaient, tous les curieux savaient et tous les membres des deux familles savaient et approuvaient ce qui s’y passait : leurs jeunes enfants pétrissaient, façonnaient leurs destinées pour n’en faire qu’un seul et même avenir.
Les nuits, ils n’en formaient qu’un, mais… le jour les scindaient en deux normaux qui s’évitaient par pudeur de se rencontrer devant leurs pères. Lui, dehors ! Elle, dedans ! Chacun remplissait ses fonctions, tout en se complétant l’un l’autre. Lui, dans les champs, labourait, plantait, cueillait. Elle, dans la maison, en faisait des légumes d’excellents repas et, du blé et de l’orge du bon pain. Lui, derrière les moutons et avec les vaches de jour et une partie de la nuit ! Elle, elle en tirait lait et beurre, des fromages, de la laine, des habits et des tapis.
C’était en 1956 précisément, en plein été, il avait vingt ans quant à elle, elle allait vers ses seize printemps. Temps propice pour retourner leur champ où le grain ensemencé la nuit pourrait un jour, germer. Le droit d’asile assuré, il pourra se maintenir, grandir sous l’œil vigilant des parents et au plaisir de tous. « Il est là ! Doucement, tu lui fais peur ! Tiens, il bouge ! Mets ta main, là ! Ah ! Mon petit tu es bien las, n’est-ce pas ? Oh ! Ma petite, tu es bien là, n’est-ce pas ? »
Le laps de temps : six mois, était incapable de les élever au rang de parents et par conséquent ces exclamations de bonheur furent reportées. Le jour, l’heure, la minute de séparation, impossible de les éviter. Il savait qu’il allait la quitter un jour, s’en séparer, certes mais de corps seulement. Quant à l’abandonner ou ne pas y penser était chose impensable. Il savait qu’il allait partir un jour, sans elle, mais il ne l’a jamais dit, à personne même pas à son lui avec qui il n’en faisait qu’un. Le militantisme exigeait une totale discrétion car l’ennemi voyait même dans l’obscurité la plus noire et avait des oreilles même là où il n’y avait pas de têtes et même là où le tonnerre tonnant perpétuellement et le vacarme assourdissant brouillaient l’information.
L’appel de la Patrie était trop fort pour ne pas être entendu et Lui était si obéissant pour ne pas y répondre positivement : « Je viens, Mère ! J’accours ! Et moi, que fais-tu de toi ? Emmène ton toi, ne le laisse pas, ne me laisse pas ! Mère ! Appelle moi aussi ! Ne sommes-nous pas tous deux de toi, à toi ? Mère ! Oh ! Mère ! Oh ! Moi ! Quelle vie sans toi ?
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Le moment venu, de son épée tranchante, coupa les amarres. Elle le vit prendre le large, voguer dans l’immensité obscure du néant puis, diminuer en s’éloignant pour s’échouer ou se confondre dans le noir de la nuit qui l’engloutit totalement. Elle fit quelques pas et s’abattit de tout son poids, de tout son long sur ce qui était hier joie, confort… Elle serra en hoquetant, si fort ses souvenirs, enfermés dans son oreiller, le baignant de larmes et tendit machinalement les bras vers son autre moitié. Lui, sans se retourner, pour montrer sans doute qu’il était fort déterminé, alla d’un pied ferme éradiquer la peur implantée, débâillonner la vérité et délivrer la liberté. Il s’en alla vers les monts, la faim, la soif, la mort, vers…l’insaisissable futur. Il était seul cependant, il n’avançait pas seul dans ce tunnel de ténèbres ; même si personne ne l’accompagnait, elle était en lui ; elle l’encourageait ; elle le poussait même à aller toujours de l’avant vers la sortie où liberté et joie les attendaient.
Durant sept ans, sept longues années de séparation, malgré parfois…, des rires, des repas copieux, chacun a su jalousement garder son soi emprisonné le jour, quelque part dans son corps et le libérer la nuit pour le sentir bien à ses côtés et d’être au lieu d’un, vraiment deux. Le passé noir passé dans le sang, le feu, les larmes et l’incertitude fut passé par les armes en 1962. Les plaies refermées, le vide rempli : c’était un jour de fête aussi bien fêté que la première fête. Les deux en un peuvent dorénavant se multiplier sans être contraint à s’éloigner l’un de l’autre.
Malheureusement, après quarante-neuf ans de liberté et de bonheur, Elle, terrassée par la maladie, finit par abandonner le combat d’être ce qu’elle a toujours voulu être : l’autre moitié indéfectible de son soi, d’elle- même. Vaincue, elle finit par rendre l’âme. Lui, que les années heureuses des retrouvailles n’ont pu dégazer malgré les remèdes prescrits, replace encore une fois ses mains sur sa tête bourdonnante, alourdie soudain par l‘air charriant le gaz de combat dans les cachettes du Djebel Mekter. Catapulté dans le passé, il vit avant de s’évanouir les corps de ses compagnons endormis pour l’éternité. Son Lui est parti sans lui, elle est à jamais partie, pourtant, elle arrive à se faire une place malgré l’étroitesse du divan, de la maison dans un seul corps, conçu pour en contenir deux. Il a perdu sa moitié. Il s’use certainement surtout la nuit car le jour, dehors bien accroché à son passé et au soleil et, à la maison, très souvent sollicité par ses tout- petits… Aussi, préfère-t-il ne vivre que le jour.

Derdour Ahmed 102011






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stellamaris
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MessageSujet: Re: Deux en un   Mar 24 Jan - 6:41

Cette double biographie, en forme de nouvelle poétique, est un magnifique hymne à l'amour, Ahmed ! Toute mon amitié.


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Vénusia
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MessageSujet: Re: Deux en un   Mar 24 Jan - 7:48

Merci Ahmed pour le partage de ce texte, amicalement :flower:
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Derdour ahmed
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MessageSujet: Deux en un   Jeu 17 Jan - 11:48

Merci beaucoup Vos commentaires m'ont bien touché, je regrette de ne pas avoir répondu plus tôt. veuillez m'excuser Stell Vénusia.
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MessageSujet: Re: Deux en un   

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